Ce qu’on voit, ce qui marche, et pour qui
Si
on traîne un peu sur internet ou dans certains cercles martiaux, on
tombe vite sur les mêmes images : des types qui encaissent des coups
monstrueux dans les parties, d’autres qui brisent des barres d’acier
avec l'abdomen, ou des pratiquants de Silat dont la peau semble ignorer
le tranchant d'une lame. Impressionnant, parfois dérangeant, ce
spectacle est souvent présenté comme la preuve ultime d’un corps «
conditionné ». Mais que montrent réellement ces images ?
Ce que l'image dit… et ce qu'elle cache
La
première chose à comprendre, c’est que voir quelqu’un encaisser ou
briser un objet ne nous dit rien sur le processus qui le lui permet.
Plusieurs facteurs invisibles entrent en jeu : préparation mentale,
contrôle respiratoire, timing précis, ou encore alignement postural.
Parfois, il s’agit même d’une démonstration soigneusement mise en scène.
Ce
qu’on voit à l’écran, c’est le résultat, jamais les dégâts éventuels à
long terme. Surtout, ces images entretiennent une confusion dangereuse :
résister à la douleur ne signifie pas être protégé des dommages.
La douleur : un signal neurologique modulable
D’un
point de vue scientifique, la douleur n’est pas un capteur objectif de
dégâts physiques. C’est un signal interprété par le système nerveux,
influencé par l’attention, l’émotion, le contexte et l’expérience
passée. C’est pour cette raison qu’un coup attendu "fait" souvent moins
mal qu’un coup surprise, ou qu’un athlète blessé peut continuer à agir
dans le feu de l’action.
Le
conditionnement joue précisément sur ce levier : il modifie la réponse
du système nerveux au stimulus par un phénomène de neuroplasticité, mais
il ne change pas la nature physique du choc lui-même.
Le vrai rôle du conditionnement : ne plus paniquer
Dans
une approche sobre et fonctionnelle, le conditionnement sert avant tout
à réduire la réaction réflexe face à l’impact. Le but est d’éviter la
crispation immédiate pour maintenir sa posture, sa garde et son
intention malgré le choc.
On n’entraîne pas le corps à « ne plus sentir », on l’entraîne à rester acteur de la situation.
L'exposition
contrôlée améliore la gestion du stress et l’habituation sensorielle,
mais elle ne fabrique pas d’invulnérabilité. On apprend au cerveau à ne
plus classer l'impact comme une "menace mortelle", permettant de rester
lucide là où d'autres sombreraient dans la panique.
Entre tradition et illusion : le cas des Debus
Dans le Pencak Silat, cette recherche atteint son paroxysme avec les pratiques de Debus.
Ces démonstrations d’invulnérabilité — lames qui ne coupent pas, corps
qui résistent au feu — se situent à la croisée des chemins :
La réalité psychophysiologique : Une concentration extrême permettant de modifier la perception sensorielle et de limiter les réactions inflammatoires.
L'aspect culturel et spirituel : Ces rituels visent souvent à démontrer une force intérieure ou une protection particulière (Divine?).
Le spectacle :
Il arrive aussi que la crédulité soit sollicitée par des artifices
(angles de coupe, préparation de la peau), transformant la prouesse
martiale en pur divertissement.
La Transe et l'état d'Amok
Plus profond encore est l'état d'Amok.
Cette transe guerrière, historiquement ancrée dans le monde malais,
illustre ce que le mental peut imposer au physique. Porté par une forme
de certitude intérieure — parfois vécue comme une protection divine ou
une déconnexion du "soi" — le pratiquant devient capable d'ignorer des
blessures qui stopperaient n'importe quel être humain.
C'est
le stade ultime de la modulation de la douleur : le système nerveux est
si saturé par l'intention et la transe que le signal d'alarme du corps
est totalement court-circuité. Mais attention : si l'esprit ne sent plus
la blessure, le corps, lui, continue de la subir.
L’illusion de l’endurcissement et ses risques
Le
danger survient quand on recherche volontairement le traumatisme
physique pour "durcir" la structure. Créer des micro-lésions répétées
pour provoquer un tissu cicatriciel est biologiquement risqué. Le tissu
cicatriciel est moins élastique, moins bien irrigué et souvent plus
fragile sous certaines contraintes.
Le
corps s’adapte, certes, mais il s’use aussi. La capacité d'encaissement
d'aujourd'hui ne dit rien de l’état des articulations, des nerfs ou des
cartilages dans vingt ans. Le cartilage, peu vascularisé, ne pardonne
pas les excès de zèle.
Conclusion pour le pratiquant durable
Pour
la majorité d'entre nous, dont l'objectif est de se défendre, de
progresser techniquement et de préserver son corps, le conditionnement
utile doit rester simple :
Exposition progressive (habituation).
Contrôle du stress par la respiration.
Maintien de la qualité du mouvement sous impact.
Respect strict des signaux d’alerte.
Le
reste appartient à l’histoire, à la tradition rituelle ou à la
performance. Pour la pratique quotidienne, ne cherchez pas à fabriquer
des corps invincibles, mais des esprits capables de rester lucides quand
le combat s'intensifie. Pas besoin de se détruire pour se prouver
quelque chose.
Rédigé par Bibi, mis en page et illustré par LeChat
"Pour comprendre comment certaines traditions poussent ce contrôle du mental à l'extrême, lisez mon article sur le Tenaga Dalam et le Debus."
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